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jeudi 25 décembre 2014

Le livre de Noël

Joyeux Noël à tous ! Pour l'occasion un petit cadeau qui reflète pleinement l'esprit de Noël. Il s'agit d'un court récit autobiographique de la grande Selma Lagerlof, la maman de Nils Holgerson. Elle y évoque le plaisir de l'attente, le partage d'un moment convivial en famille, jusqu'au moment de l'ouverture des cadeaux et, dans la simplicité, la découverte de celui qui va la faire voyager loin à la rencontre de mondes merveilleux :

« Rien ne peut surpasser le bonheur de se trouver là, avec dans les mains un livre plaisant reçu en cadeau pour Noël, un livre que l’on n’avait jamais vu auparavant et que personne d’autre dans cette maison ne connaît non plus, et de savoir que l’on pourra en lire les pages l’une après l’autre, pour autant que l’on sache rester éveillé. Mais que faire durant la nuit de Noël si l’on n’a pas reçu de livre ? »

Et vous, avez-vous reçu votre livre de Noël ou son équivalent ?

Voici ci dessous la retranscription du "Le livre de Noël', provenant du recueil du même nom



"Nous sommes assis autour de la grande table à rallonges, un soir de réveillon à Marbacka. Papa à l'une des extrémités, maman à l'autre.

Oncle Wachenfeldt est là aussi -et tante Lovisa, et Daniel, Anna, Gerda et moi. Comme toujours, Gerda et moi sommes assises de part et d'autre de maman, parce que nous sommes les plus jeunes. L'image reste très claire dans mon esprit.

Nous avons mangé de la morue "à la lessive", le riz au lait et les millefeuilles. Assiettes, cuillers, couteaux et fourchettes ont été débarrassés mais la nappe est restée. Les deux bougies à plusieurs branches fabriquées maison brûlent dans leurs candélabres au milieu de la table, entourées de la salière, du sucrier, de l'huilier et d'un gros cruchon en argent, rempli à ras bord de bière de Noël.

Le repas étant terminé, nous devrions quitter la table, mais ce n'est pas le cas. Nous restons assis dans l'attente de la distribution des cadeaux de Noël.

Nulle part ailleurs dans la région qu'à Marbacka on distribue ainsi les cadeaux de Noël après avoir mangé le riz au lait traditionnel. Mais à Marbacka subsistent d'anciennes coutumes et qui nous conviennent. Rien ne peut égaler cette attente qui, des heures durant, tout au long de le veille de Noël, se prolonge parce que l'on sait que le meilleur reste à venir. Le temps s'écoule lentement, très lentement, mais nous sommes convaincus que les autres enfants, qui ont reçu leurs cadeaux vers sept ou huit heures, n'ont pas éprouvé cette jouissance qui est la nôtre en ce moment, en cet instant tant attendu et qui enfin arrive.

Les yeux brillent, les joues s'enflamment, les mains tremblent lorsque la porte s'ouvre pour laisser entrer les deux domestiques déguisés en boucs de Noël et qui traînent deux grosses hottes pleines de paquets jusqu'à la place de maman.

Puis maman en extrait un paquet après l'autre, sans se presser outre mesure. Elle lit le nom du destinataire, parcourt avec difficulté les vers rimés gribouillés qui accompagnent les cadeaux, puis enfin les tend.

Pratiquement muets durant les premiers instants, tandis que nous brisons les sceaux et déplions les papiers, nous poussons bientôt, l'un après l'autre, un cri de joie. Puis nous parlons, rions, examinons l'écriture sur nos paquets, comparons nos cadeaux et laissons la joie nous envahir.

Le réveillon auquel je pense en ce moment, je venais d'avoir dix ans et je suis assise à la table de Noël aussi impatiente et tendue qu'on peut l'être. Je sais si bien ce que j'aimerais recevoir. Il ne s'agit ni de beaux tissus pour confectionner des robes, ni de dentelles ou de broches, ni de patins à glace ou sachets de friandises ; non, il s'agit de tout autre chose. Pourvu que quelqu'un ait l'idée de me l'offrir !

Le premier cadeau que je sors de son emballage est une boîte à ouvrage, et je comprends immédiatement qu'il est de maman. La boîte contient de nombreuses petites cases à l'intérieur desquelles elle a rangé des paquets d'aiguilles, de la laine à repriser, un écheveau de soie noire, de la cire et du fil. Maman tient sans doute à me rappeler que je devrais essayer de faire des progrès en couture et pas seulement songer à la lecture.

Anna m'offre une petite pelote à épingles très joliment galonnée et qui s'adapte à une des cases de la boîte à ouvrage. Tante Lovisa me fait cadeau d'un dé à coudre en argent, et Gerda a brodé un petit modèle d'initiales qui me permettra dorénavant de marquer moi-même mes bas et mes mouchoirs. Aline et Emma Laurell sont rentrées chez elles, à Karlstad, mais elles ont pensé à moi et à nous tous. De la part d'Aline, on me tend de petits ciseaux de brodeuse, rangés dans un étui qu'Aline a confectionné elle-même, à partir d'une pince de homard et d'un coupon de soie. Emma m'offre un petit hérisson de laine rouge, bardé d'épingles en place de ses piquants.

Toutes ces petites choses que je viens de recevoir sont avant tout pratiques mais je commence à m'inquiéter. J'ai là tout ce qu'il faut pour la couture. Mais si jamais je ne recevais pas ce que j'espère !

Car il me faut expliquer comment les choses se passent à Marbacka le soir du réveillon. On a le droit de tirer une petite table au chevet de son lit et d'y poser une bougie, et puis l'on a le droit de lire aussi longtemps qu'on le désire. Et cela constitue le plus grand des plaisirs de Noël. Rien ne peut surpasser le bonheur de se trouver là, avec dans les mains un livre plaisant reçu en cadeau de Noël, un livre qu'on n'avais jamais vu auparavant et que personne d'autre dans cette maison ne connaît non plus, et de savoir que l'on pourra en lire les pages l'une après l'autre, pour autant que l'on sache rester éveillé. Mais que faire durant la nuit de Noël si l'on n'a pas reçu de livre ?

C'est à cela que je pense tandis que, un élément après l'autre, je découvre mon nécessaire de couture. Mes oreilles commencent à s'échauffer, assurément il s'agit là d'une véritable coalition. Et si jamais je ne recevais pas de livre de Noël ?

Daniel m'offre une délicate aiguille à crocheter en os, Johan une jolie petite plaque à enrouler les écheveaux et, pour finir, papa me présente un gros cadeau : un tambour à broder qu'il a commandé à l'excellent menuisier d'Askerby. Parfaitement identique, m'explique-t-il, à celui que ses soeurs utilisaient quand elles et lui étaient petits.

- Tu deviendras sûrement une excellente couturière, me dit maman, avec toutes ces jolies choses qu'on t'a offertes.

Les autres rient. On voit à mon air que les cadeaux reçus ne me satisfont pas pleinement, et tous trouvent sans doute qu'ils m'ont joué un bon tour.

La distribution tire à sa fin et, avec tous ces cadeaux reçus, je ne peux guère m'attendre à plus.

Tante Lovisa a reçu un roman et deux almanachs, le Svea et le Nornan, dont je profiterai certainement moi aussi un jour, mais que ma tante lira en premier. Oh non, ce n'est pas simple d'avoir l'air gaie et de prendre son parti d'une telle situation.

Quand maman sort le dernier paquet de la hotte à cadeaux, je comprends à sa forme qu'il s'agit d'un livre. Il ne sera bien évidemment pas pour moi. On a sans doute décidé d'avance que je n'aurai pas de livre.

Le paquet m'est adressé, pourtant et, dès que je le tiens entre mes mains, je sens qu'il s'agit bien d'un livre. Je rougis à l'instant et, dans ma précipitation pour emprunter les ciseaux, je pousse presque des cris. Je coupe la ficelle, j'arrache le papier à toute vitesse, et voilà devant mes yeux le plus joli des livres, un livre de contes de fées. Ce que je comprends en regardant l'image de la couverture.

Je sens que tous autour de la table me regardent. Ils savent bien sûr que ceci est mon meilleur cadeau, le seul qui me fasse véritablement plaisir.

- Quel livre as-tu reçu ? demande Daniel en se penchant vers moi.

J'ouvre la couverture et reste bouche bée à regarder la page de titre. Je ne comprends pas un mot.

- Fais voir ! dit-il, puis il lit : Nouveaux contes de fées pour les petits enfants, par Mme la comtesse de Ségur.

Il referme le livre et me le rend.

- C'est un livre de contes en français, me dit-il. Tu vas avoir de quoi t'amuser.

Durant un semestre, Aline Laurell m'a donné des cours de français mais, maintenant que je feuillette les pages de ce livre, je n'en comprends pas un mot.

Recevoir un livre en français est presque pire que de ne pas recevoir de livre du tout. J'ai du mal à retenir mes larmes mais, heureusement, j'aperçois une des planches illustrées.

Là, la plus charmante des petites princesses voyage dans une voiture attelée à deux autruches et, sur le dos d'un des deux oiseaux, chevauche un jeune page portant un chapeau décoré de plumes et une veste brodée d'armoiries. La princesse elle-même arbore de grandes manches bouffantes et un large col luxuriant. Les autruches sont coiffées de longs panaches et les rênes sont doublées d'épaisses chaînes en or. Rien ne saurait être plus gracieux.

A mesure que je feuillette, je découvre alors un véritable trésor de planches illustrées sur lesquelles figurent de fières comtesses, des rois magnifiques, de nobles chevaliers, des fées étincelantes, d'abominables sorcières, de merveilleux châteaux enchantés. Non, on ne pleure pas sur un tel livre, fût-il en français.

Et, durant toute la nuit de Noël, je reste allongée à contempler les images, et surtout la première, celle aux autruches qui, à elle seule, suffit à distraire pendant des heures.
Le jour de Noël, dès après la messe du matin, je sors un petit dictionnaire français et me lance dans la lecture du livre.

Ce n'est pas facile. J'ai, jusque-là, seulement étudié avec la méthode Grönlund. Si ces contes de fées parlaient du "petit chapeau du grand homme" ou du "parapluie vert du bon menuisier", je comprendrais, mais comment me débrouiller dans un tel texte en français et se déroulant sur plusieurs pages ?

Le livre de contes commence ainsi : Il était une fois un roi. Qu'est-ce que cela peut pouvoir dire ? Une heure au moins s'écoule avant que je sois capable de comprendre comment cela peut se traduire.

Mais les dessins m'attirent. Je veux savoir ce qu'ils représentent. Je devine, et je cherche dans le dictionnaire et ainsi progresse, laborieusement, ligne par ligne.

Et, quand vient la fin des congés de Noël, le joli petit livre m'a enseigné plus de français que ce que j'aurais assimilé en plusieurs années avec la méthode Aline Laurell et Grönlund."

dimanche 1 décembre 2013

La dimension initiatique des 4 semaines de l'Avent

L’arrivée d’Internet dans nos vies quotidiennes habitue nos enfants à la satisfaction instantanée de toutes leurs envies. Au point que le moindre délai devient intolérable.
Dans ce climat d’hyperconsommation et d’immédiateté, l’un des grands défis éducatifs est bien d’apprendre à nos chers petits à gérer le sentiment de frustration. Désirer, attendre, savoir différer le plaisir en acceptant la notion d’étape, voilà un atout majeur pour qu’ils soient heureux dans la vie. Avoir grandi dans une famille où l’on a cultivé le goût de l’attente est une chance. Pas facile pourtant : forfaits illimités, e-commerce, accès toujours plus précoce aux nouvelles technologies, tout joue contre les efforts des parents à transmettre la vertu de la patience qui est, pour les philosophes, non pas un but en soi, mais une voie de sagesse, un chemin spirituel.

Les quatre semaines de l’Avent sont une période privilégiée pour expérimenter en famille, sans grand discours, le plaisir d’une attente riche de la promesse qu’elle contient. Bien plus que dans le jour même du 25 décembre, le mystère de la joie de Noël n’est-il pas entièrement contenu dans le temps qui le précède ? Cette fête dont le paroxysme a lieu dans le silence d’une nuit toujours étoilée est avant tout celle de l’espérance, du latin sperare, attendre. Et c’est justement ce qui est le plus excitant : décorer, inviter, cuisiner, trouver, emballer, imaginer la joie de ceux qu’on aime, anticiper le plaisir des retrouvailles. On peut facilement mettre en valeur l’aspect positif du délai, du désir qui monte jusqu’à la nuit merveilleuse, en s’appuyant sur les nombreux rituels qui jalonnent le mois de décembre.

« Noël est une fête puissante pour les enfants, souligne pour sa part Lise Bartoli, psychologue clinicienne, auteur de l’Art d’apaiser son enfant (Payot, 2010). Ils perçoivent chez leurs parents un afflux d’émotion qui les touche beaucoup. Généralement, ce sont des émotions positives, une joie très simple qui se partage à travers les rituels familiaux de préparation. Ces objets qu’on ressort chaque année des cartons, ces odeurs de clémentine et de sapin sont des supports pour magnifier l’attente. Cette fête précède le début d’une nouvelle année et marque une naissance. Elle porte une dimension de “passage”, avec ce que cela constitue de temps fort de la vie. » C’est aussi l’avis de la psychanalyste Catherine Ternynck. « Cette ponctuation des jours par des rituels permet de retrouver une scansion du temps qui est en train de disparaître complètement avec la banalisation commerciale du dimanche. L’Avent est l’un des rares moments de l’année où l’on se prépare à quelque chose qui nous dépasse, nous ouvre à la grâce, à l’émerveillement, à la gratitude. »

Pour les adultes, s’investir dans ce partage du temps familial suppose de ralentir, de se poser pour savourer aussi cette préparation. « Si nos enfants ont un rapport problématique au temps, c’est aussi parce que courir est de rigueur aujourd’hui, rappelle Catherine Ternynck. Nous vivons dans la précipitation. » Du coup, dire à son enfant : « Pas maintenant », « Plus tard » face à une demande de portable, une demande de sortie, ou une barre chocolatée avant le dîner réclame conviction et confiance en soi. « La mission des parents est précisément de résister à la facilité d’aller au plus court. Le désir se nourrit de l’attente, encore faut-il avoir appris à la supporter et mieux encore à la goûter. »...

Chaque soir, une petite activité à réaliser avec ses enfants, et un bon moyen de s'imprégner de l'esprit de Noël.

Source :  La Vie


Illustration : Darkmello